Il existe des clubs de football qui sont bien plus que cela. Brøndby en est l’exemple parfait au Danemark. Fondé en 1964 dans la banlieue ouest de Copenhague, le club jaune et bleu est devenu au fil des décennies bien plus qu’un simple club. C’est un symbole de fierté, d’identité et un projet ancré dans les valeurs ouvrières de Vestegnen.

Aujourd’hui, l’histoire vacille. Plusieurs sources internes, interrogées par le quotidien danois Berlingske Tidende (B.T.), dressent un tableau alarmant de la vie interne du club depuis la prise de contrôle américaine. Ce ne sont pas seulement les résultats qui inquiètent, bien qu’une série de onze matchs sans victoire de novembre 2025 à avril 2026 constitue une série historiquement mauvaise. C’est quelque chose de plus profond, de plus difficile à exprimer, et peut-être de plus difficile à réparer. Car c’est l’âme même du club qui est en train de se perdre. « Tous ceux à qui je parle sont choqués par ce qui se passe. On a l’impression que le club disparaît », confie l’une des sources souhaitant rester anonyme.

Quand Wall Street rachète Vestegnen

Tout a commencé à l’automne 2022. À ce moment, Global Football Holdings (GFH) prend le contrôle de Brøndby. Derrière cet acronyme se cache un consortium de quatorze investisseurs américains, dont quatre ont préféré rester anonymes malgré de fortes pressions. Parmi les dix autres figurent des noms bien connus du monde du sport et de la finance : David Blitzer, copropriétaire de Crystal Palace, des Philadelphia 76ers en NBA et des New Jersey Devils en NHL, Jahm Najafi, copropriétaire des Phoenix Suns et de l’écurie McLaren en Formule 1, ou encore plusieurs investisseurs déjà présents à Crystal Palace, au Real Salt Lake en MLS et dans d’autres clubs européens.

Le modèle est celui du multi-club ownership. Un même groupe d’investisseurs détient simultanément des clubs dans plusieurs pays, mutualise les ressources, les données et les réseaux de recrutement, et applique des méthodes de gestion inspirées du monde des affaires américain. GFH possède ainsi pas moins de huit clubs, de Crystal Palace en Premier League à l’ADO La Haye aux Pays-Bas, en passant par Augsbourg en Bundesliga, Estoril au Portugal ou encore Waasland-Beveren en Belgique. Brøndby est désormais l’un des rouages de cette machine. Et c’est précisément là que le bât blesse.

Le pouvoir a traversé l’Atlantique

Dans les bureaux de Brøndby, rien n’est plus comme avant. Les décisions ne se prennent plus à Vestegnen. Elles se prennent à New York et dans le Delaware, où sont domiciliés le siège social de GFH et les bureaux de David Blitzer.

L’homme qui incarne ce changement majeur s’appelle Scott Krase. Membre du conseil d’administration et représentant officiel de GFH, il est décrit comme le véritable centre de gravité du pouvoir au sein du club. Le bras armé de Blitzer et des investisseurs américains. À ses côtés, Scott McLachlan, vice-président du conseil d’administration, supervise l’ensemble des huit clubs de GFH depuis Londres. Sa présence à Brøndby ? Elle est estimée à quelques jours par mois, tout au plus.

« Il vient deux jours par mois, et tout à coup, il détient les clés du pouvoir à Brøndby. Mais trois jours plus tard, il est déjà reparti. On a du mal à y croire. Ça ne tient pas la route. Il n’a aucune idée de ce qui se passe », lâche une source avec amertume. Jan Bech Andersen, figure historique du club et président du conseil d’administration, tente de défendre ce modèle à distance. « Ce n’est pas le rôle d’un propriétaire d’être présent quotidiennement. Cela risquerait de nuire à la gestion quotidienne », a-t-il déclaré. Mais plusieurs sources affirment que l’homme d’affaires danois, qui pendant des années définissait seul la direction du club dans ses moindres détails, a en réalité été progressivement mis à l’écart. Toutes ses décisions transitent désormais par les États-Unis. Une transition décrite comme « très difficile » par ses proches.

Désormais, chaque décision prise doit avoir l’aval des Américains et parfois, le processus peut être extrêmement long. Le directeur sportif allemand rend compte à un responsable sportif britannique basé à Londres, qui lui-même remonte l’information aux propriétaires américains. « Le problème réside dans la structure même. À chaque passage à un niveau supérieur, l’information se retrouve bloquée entre deux personnes. Et une réunion hebdomadaire sur Teams ne peut rien y changer », résume une source. Quelle organisation…

Pour comprendre la fracture actuelle, il faut revenir sur le départ de Carsten V. Jensen, dit « CV », l’ancien directeur sportif du club. Pendant des années, cet homme a incarné la continuité entre l’identité historique de Brøndby et les exigences croissantes des nouveaux propriétaires. Il faisait office de rempart, protégeant les entraîneurs, les joueurs et la culture du club de l’ingérence américaine. « Il essayait de s’en tenir au modèle danois. Mais tout a basculé à son départ. Maintenant, tout est étranger. Il ne reste plus rien de danois au sein du club », déplore une source.

Son successeur, l’Allemand Benjamin Schmedes, a été recruté en 2024 directement par GFH. Il quittera le club à la fin de la saison. Un autre Allemand, Julius Ohnesorge, a été embauché comme directeur technique à l’été 2025. Pour les sources interrogées, cette succession d’étrangers à des postes clés illustre à elle seule l’ampleur du changement de paradigme. « C’est une grande purge », résume-t-on en interne.

L’arrivée du technicien gallois Steve Cooper sur le banc de Brøndby a ajouté une couche supplémentaire de complexité à une gouvernance déjà opaque. Selon plusieurs sources, l’entraîneur disposerait d’un contact direct avec les propriétaires américains, contournant de fait le directeur sportif dans les prises de décision importantes.

Le mercato hivernal de janvier l’a illustré de manière criante. « Cooper a fourni à Schmedes une liste de souhaits sans qu’il ait à dire un mot. Il était simplement chargé des négociations. » L’entraîneur a obtenu ce qu’il voulait et cela, selon les sources, malgré une saison printanière historiquement mauvaise où rien ou presque n’a fonctionné sur le terrain.

Jan Bech Andersen minimise : « Bien sûr, notre entraîneur principal discute avec les propriétaires. Ses prédécesseurs le faisaient aussi. Nous tenons des réunions hebdomadaires tous les vendredis, au cours desquelles Benjamin Schmedes et Steve Cooper rencontrent le comité sportif du conseil d’administration. C’est au sein de ce groupe que les décisions sont prises ensemble. »

Des recrutements symptomatiques d’un club sans réelle stratégie

Rien n’illustre mieux le désordre interne que la politique de recrutement de ces dernières années. Plusieurs sources décrivent un club où trop de personnes ont la main sur le mercato, avec des résultats désastreux. À l’été 2023, le jeune Polonais Mateusz Kowalczyk est recruté pour près de dix millions de couronnes. L’opération aurait été menée sur intervention directe de Scott Krase, qui s’est appuyé sur son réseau personnel. Résultat : une minute de jeu en Superliga, avant une revente en Pologne en 2025.

Dans le même temps, Jan Bech Andersen aurait imposé l’arrivée de l’attaquant ghanéen Emmanuel Yeboah pour un montant similaire sans que le staff technique en soit informé avant l’annonce officielle de l’accord. Yeboah, considéré comme un flop retentissant, est aujourd’hui prêté à Halmstad en Suède.

« Quand on se met à faire des achats frénétiques aux quatre coins du monde, ce n’est pas compatible avec la culture de Brøndby », commente une source. Et une autre d’enfoncer le clou : « Il n’est pas nécessaire de détruire une culture ou de remettre en cause l’ensemble de ses fondements simplement pour orienter quelque chose dans une certaine direction. »

Face à l’accumulation des critiques, Jan Bech Andersen a répondu par écrit aux questions de BT. Il tient à rappeler que le club aligne régulièrement quatre danois dans son onze de départ et entre cinq et sept joueurs formés par le BIF dans son effectif. « Les racines du club ont toujours été profondément ancrées dans le sol de Vestegnen. Une série de matchs sans victoire ne change rien à cela », a-t-il ajouté.

Scott Krase, Scott McLachlan, Steve Cooper et Benjamin Schmedes, eux, n’ont pas jugé utile de répondre aux questions du journal. Désormais pour les supporters, la question n’est plus seulement de savoir quand sera la prochaine victoire ou le prochain titre. C’est une question bien plus fondamentale qui reste dans leur tête. Dans dix ans, reconnaîtra-t-on encore le club de Brøndby ?

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