De surdoué vendu à Benfica avant même sa majorité, à joker inattendu d’un titre en Europa League, en passant par élément surcoté et trop fragile moqué par les plus sévères des observateurs, Victor Nilsson Lindelöf, 32 ans le 17 juillet prochain, a cumulé les étiquettes au cours d’une carrière dont cette Coupe du Monde pourrait être le point culminant. Acteur essentiel des victoires en barrages, le capitaine suédois a surtout revêtu l’habit d’un guide. Un phare de certitudes dans un contexte sportif empreint de doutes.
« Aujourd’hui, nous ne jouons plus simplement pour nous. Nous jouons pour tous ceux qui sont dehors, tous ceux qui sont assis à la maison et tous ceux qui nous sont chers. Il n’y a pas la moindre chance qu’ils le veuillent plus que nous ! Cette opportunité nous est offerte. C’est déjà écrit ! Nous allons à la Coupe du Monde ! Alors tous ensemble, tenons-nous droit et sortons montrer à la Pologne de quoi nous sommes capables ! » Ce discours fédérateur, dévoilé dans le documentaire en immersion Drömmen om VM (« Rêve de Coupe du Monde ») et prononcé par Victor Nilsson Lindelöf dans le vestiaire de la Strawberry Arena juste avant la finale des barrages d’accession à la Coupe du Monde, en mars dernier, résonne aujourd’hui comme une prophétie. « Ça peut paraître bizarre, mais je n’étais pas inquiet. C’était un pressentiment. Je l’ai eu toute la semaine : on allait trouver une solution, et on l’a fait » affirmait-il devant les médias une fois la qualification en poche.
Pourtant, comme l’indique le quotidien Aftonbladet, il a fallu négocier pour que l’intéressé accepte la diffusion de ce passage dans le documentaire. « Ils ont dû m’envoyer plusieurs SMS. Petra (l’attachée de presse de la sélection) a dû m’appeler pour que j’accepte. Cela ne me pose pas de problème, mais je préfère préserver ma vie privée et que cela reste confidentiel au sein de l’équipe. » Car s’il est maintenant un capitaine épanoui et plus ouvert face à la presse, l’homme est plutôt de ceux qui préfèrent ne pas attirer les lumières. « Il est très populaire, et ce depuis la victoire à l’Euro U21 en 2015 » analyse Daniel Andrén, podcasteur suédois de Kamratpodden. Mais « il est très intègre, donc je ne dirais pas que l’on connait beaucoup de choses sur lui en tant que personne, pour être honnête. Cependant, c’est l’élément principal de notre défense et s’il avait été plus loquace, il aurait été encore plus apprécié en Suède. » Et d’ajouter « je pense qu’en Suède, nous aimons apprendre à connaître nos héros ».
Si Victor s’exprime peu, certaines histoires parlent pour lui. Certains témoignages aussi. Simon Lindh, ancien camarade de classe et coéquipier, racontait en 2017 dans le journal Expressen « Il avait tout. Et son coeur, d’une incroyable générosité était tout aussi frappant. Je me souviens de nos randonnées au lycée. On a marché, marché, très longtemps. Il y avait une fille dans la classe qui avait de gros problèmes de pieds. Victor avait beaucoup à porter, mais il a quand même pris toutes ses affaires. C’était tout à fait lui ».
Il était incroyable ! Il sautait par-dessus les clôtures et les murs !
En 2020, alors qu’il évolue à Manchester United, le défenseur, surnommé Iceman dans le nord de l’Angleterre, fait honneur à son poste et réalise une intervention qui ferait saliver n’importe quel super-héros. « Lundi matin, dans le centre de Västerås, lorsqu’un voleur a agressé une nonagénaire, le joueur de l’équipe nationale suédoise est venu à son secours, pouvait-on lire dans Sportbladet. Un homme est arrivé à vélo et a arraché le sac de la vieille dame alors qu’elle le rangeait dans le panier de son déambulateur. […] Le site web de la police indique qu’un homme qui se trouvait à proximité aurait couru après l’auteur présumé des faits, l’aurait attrapé et retenu jusqu’à l’arrivée de la police. » Alors que Lindelöf n’a jamais voulu s’exprimer à ce sujet, une source de son club expliquant au média qu’il avait « simplement le sentiment d’avoir fait ce que n’importe qui aurait fait », la victime, elle, ne tarissait pas d’éloges. « Il était incroyable ! Il sautait par-dessus les clôtures et les murs ».
Une figure de sa ville natale à plus d’un titre, donc. Son transfert à Benfica en 2012, alors qu’il n’a que 17 ans, rapportera, tous bonus compris, un peu moins de 5 millions d’euros à un Västerås SK en difficulté financière, faisant de lui aujourd’hui encore, la plus grosse vente du club. Passé à Manchester en 2017 contre 35 millions d’euros, il n’y a pas toujours brillé, a souvent été ennuyé par des blessures, évoluant avec des douleurs, et n’a que trop rarement pu enchaîner. Un passage nuancé chez les Red Devils, qui durera tout de même huit ans, dont le joueur sortira grandi, auréolé d’une FA Cup et d’une League Cup, après avoir déjà remporté trois fois le championnat et deux fois la coupe au Portugal. En fin de contrat l’été dernier alors qu’il venait d’accueillir un nouveau membre dans la famille, Victor a pris le temps. « Le premier mois, j’ai demandé à mon agent de ne pas m’appeler. avoue-t-il à Fotbollskanalen. Je voulais au moins un mois pour tout arrêter et réfléchir à ce que je voulais faire et ne pas faire ».

Finalement, tandis qu’il dispose notamment d’offres en Italie et en Arabie Saoudite (qui « n’a jamais été une option »), il dit oui à Unai Emery et Aston Villa au dernier jour du mercato. Bien lui en a pris. Utilisé avec parcimonie, il retrouve son efficacité, partage son expérience et se mue en acteur majeur du titre des Villans en Europa League, dans un rôle inhabituel. Le technicien espagnol a eu l’idée. Victor Nilsson Lindelöf est aligné à plusieurs reprises en tant que milieu défensif, et ça fonctionne. Après les demies et la finale du tournoi continental au cours desquelles il performe, The Athletic et le Birmingham Mail sont dithyrambiques et font de lui la meilleure recrue de la saison pour le club. Le joueur, lui, glane un titre à la saveur toute particulière, entre revanche et renouveau. Mais il l’assure, hors de question de figurer au milieu de terrain à la Coupe du Monde. C’était d’ailleurs bien en défense centrale qu’il avait officié avec autorité lors des barrages. Et si son apport sur le terrain est bien visible, celui au sein du vestiaire ne peut se quantifier, mais n’en est pas moins indispensable.
Pour Sebastian Larsson, désormais dans le staff Blågult mais qui a joué à ses côtés, « il est clair que Victor a mûri au fil des ans dans son rôle de capitaine. Il fait un travail formidable. explique-t-il à Sportbladet. Il a tout ce qu’on attend d’un capitaine. » Au point désormais de monter au créneau pour ses supporters sur la politique tarifaire du rendez-vous américain. « Les billets sont hors de prix. Les billets d’avion aussi. C’est aberrant. Le football est pour tout le monde » s’est-il lâché devant la presse. Le latéral droit Herman Johansson en remet une couche sur l’envergure prise par son camarade : « une personne incroyable et un joueur incroyable. […] C’est un pilier, on peut aller lui parler et il nous aide sur absolument tout. Un capitaine exceptionnel ». Comment ne pas les croire, alors que nous sommes nous-mêmes pris de frissons devant le documentaire de la fédération sur les barrages. « Je veux juste rappeler à tous quel immense honneur c’est pour nous d’être ici et de représenter la Suède. harangue-t-il ses coéquipiers avant la demi-finale face à l’Ukraine. N’oubliez pas cela et ne le prenez pas pour acquis ! Je vous promets que je ne le ferai pas. Et aujourd’hui, je courrai et je protègerai vos arrières jusqu’à ce que vos jambes vous lâchent ! Et je sais que vous ferez tous exactement pareil. Allons jouer au foot, amusons-nous ! » Ils l’ont fait.

Une fois le ticket validé contre la Pologne à l’issue d’un scénario légendaire (3-2), c’est un Lindelöf dans un état second qui s’est révélé à Fotbollskanalen. « Je m’en souviens à peine. J’ai juste crié et après tout est flou. Je n’ai aucune idée de ce que j’ai fait ni de ce qui s’est passé. C’était juste de la joie ». Mais il a très vite repris ses responsabilités ! « On va sans doute bien boire, un peu de danse et on verra bien où ça nous mènera. Je suis le capitaine, donc je trouverai une solution ». Dévoué au collectif, on vous dit ! Pour couronner le tout, du haut de ses 76 sélections et d’un palmarès dont peu de joueurs suédois peuvent se vanter, Lindelöf n’a pas pour autant oublié de remercier et de récompenser ses coéquipiers lors du rassemblement préalable au départ pour l’Amérique. Il a ainsi offert une console de jeu portable, un appareil photo et une valise personnalisée à chacun. La console pour qu’ils puissent jouer ensemble. L’appareil photo pour immortaliser leur aventure, la valise aux couleurs du club formateur de chaque joueur, pour qu’ils se souviennent de leur parcours depuis l’enfance.
Pas de doute, il est « celui dont on peut tenir la main lorsque le vent souffle » comme le décrit Daniel Andrén. Il est aussi le seul à avoir déjà joué des matchs de Coupe du Monde, en 2018. Et s’il n’a pour l’heure pris aucune décision sur son avenir en équipe nationale, il ne se voit pas en jouer une supplémentaire. « Si je suis toujours en équipe nationale dans quatre ans, c’est qu’il y a un problème dans le football suédois » lançait-il entre sourire et humilité à Fotbollskanalen. Pour l’heure, le visage montré par l’équipe sans lui au cours des deux matchs de préparation (défaite en Norvège et nul face à la Grèce) rappelle non sans générer de l’inquiétude, qu’il est irremplaçable. Après une phase de qualification indigne, les barrages n’ont pas suffi à rassurer les suiveurs. La Suède entre dans son Mondial avec peu de repères, mais Victor Nilsson Lindelöf en est un de choix.
Photo titre : Instagram Swemnt
